Manuscrits d'Orient

Langues & Civilisations : nos origines

 

GILLES HENRI TARDY  ·  LUNDI 27 JUILLET 2020

Hermès Diffusion propose deux textes : une présentation de Joanna Killian, rédactrice en chef qui introduit le texte « Langues et civilisations : nos origines » de Gilles-Henri Tardy.-

« Les langues sont en effet un monument à notre passé. L’histoire est ancrée dans le contenu et la structure des plus de 6 500 langues parlées dans le monde d’aujourd’hui. Même lorsqu’elle n’est pas écrite, la langue est l’outil le plus puissant que nous ayons en tant qu’êtres humains pour préserver nos connaissances passées, rendant possible à la fois la vie d’une histoire commune et la narration de celle-ci

L’émergence du langage, puissant moteur de l’intellect et de la créativité, a été un moment déterminant dans l’évolution de l’homme moderne. Pourtant, comment, quand et où il est venu est encore inconnu et a intrigué beaucoup de grands esprits au cours des siècles. Ce sont des questions pour lesquelles nous ne pouvons jamais tenir les réponses.

Les annales de l’histoire sont aussi pleines de langues qui se sont éteintes, de cultures et de sociétés qui ont pris fin, ne laissant aucun locuteur. On s’attend à ce que jusqu’à la moitié des langues du monde disparaissent d’ici la fin de ce siècle, effaçant les documents vivants de l’histoire. Il y a toutefois de l’espoir, car de nombreux pays travaillent d’arrache-pied pour maintenir en vie leurs langues en danger critique d’extinction.

Dans ce numéro, nous célébrons l’émerveillement des mots et explorons l’histoire fascinante de la création la plus incroyable de l’humanité. Après tout, la langue est au cœur même de la nature humaine ».

 

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« Les Écritures d’Orient » : Langues et civilisations, nos origines. (Extrait du livret « Les Conférences de G.H.Tardy.

Durant la préhistoire, et selon les légendes, le peuple tamoul aurait eu un grand empire au sud de l'Inde actuel sur un continent légendaire appelé Kumari-Kandam, que l’on assimile parfois à la mythique Lémurie.

Cet empire se serait alors étendu vers le Nord et au-delà même de l’Himalaya puis aurait eu de nombreux comptoirs vers la partie occidentale du continent occupés par des tribus nomades jusqu’aux confins du Khorasan, dans le Nord-Est iranien contemporain.

L’Histoire, cependant, nous montre une réalité peu connue mais qui n’en est pas moins époustouflante.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                             Vue sur le lac de Doxa depuis mon coin-travail au monastère

Lorsque je méditais au monastère Saint-Georges de Fénéos dans le Péloponnèse, il m’était venue l’idée (certains diront que cela m’était venu à l’esprit...), de me rendre au Kurdistan irakien pour y rencontrer, au cours d’un séjour d’ordre humanitaire, des populations et des religieux de cet Orient compliqué. Les Chaldéens, les Syriaques et les Yézidis furent à la rencontre et je m’en suis réjouis. Car, en vérité, je cherchais à marcher dans les pas de l’apôtre Thomas... et je n’ai point été déçu. Cependant, c’est toute une facette de nos origines que j’allais découvrir dans la plaine de Ninive et dans ces montagnes fascinantes à la rude beauté sauvage. Je n’étais finalement pas loin du Mont Sinjar et à portée de cheval-moteur du mont Ararat. Le voyage dépassait mes espérances, et je ne remercierai jamais assez mon amie Vera des rencontres qu’elle me permit de faire. Je plongeai alors dans les couloirs du temps et je n’en suis toujours pas revenu... Décidément on ne le répétera jamais assez : le passé est imprévisible.

En faisant usage de la langue farsi apprise en Afghanistan, je pus échanger dans les bazars quelques mots en Kurdmanji... mais la langue française, le long de la “rocade Danièle Mitterand”, qui longe le bazar principal d’Erbil était aussi la bienvenue.

Voici, dans toute la beauté du kaléidoscope linguistique que je découvris, ce que mes études ultérieures me révélèrent : L’Empire Tamoul était composé de plusieurs peuples et la langue non écrite était de la famille du dravidien. Plus tard le Tamoul comme les langues de l’Inde du Sud seront assimilées au dravidien et on parlera des peuples Dravidiens.

Il y a quatre histoires des Dravidiens : celle déduite des fouilles principalement archéologiques et qui relève du patrimoine et des textes issus des anciens États de l'Inde et qui ont été étudiés comme les légendes, les mythes et les récits panégyriques qui mêlent épopées, religion et événements historiques ; et il y a celle, toute récente qui réinvente des origines magnifiées à caractère nationaliste.

Ce qu’il nous faut retenir dans l’étude des Traditions pré-sumériennes, c’est que à la fin de l’âge du bronze, différents peuples indiens ou drâvidiens se sont étendus dans une aire culturelle très proche des mèdes et des perses qui sont, semble-t-il, des indo-européens orientaux, mais l’influence des drâvidiens s’étend aussi à l'ensemble des peuples du Caucase.

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Il est difficile aujourd'hui de reconstituer les mouvements migratoires de peuples qui aboutirent au peuplement du sous-continent indien aux périodes protohistoriques et même pour la période préhistorique. Cependant, les études anthropologiques nous rapportent tout de même quelques éléments : les migrations depuis le continent indien seraient d’au moins sept flux qui seraient arrivés les uns après les autres. Les troisième et quatrième vagues concerneraient :

Un flux de peuples s’étendant jusqu’aux abords de la Méditerranée orientale, dont une migration ultérieure, mais antérieure à l'expansion des langues indo-européennes, aurait donné naissance à ce que nous appelons de nos jours les Drâvidiens.

Puis, une autre vague migratoire allant vers le Nord s’agglutinant probablement aux Elamites mais plus sûrement aux Noachides formera l’ensemble des peuples « caucasoïdes » ou « arménoïdes », ainsi apparentés aux Drâvidiens.

Sans entrer dans la légende de la Tour de Babel, reprenons ce qui nous est observable : depuis le mythique Noah, arrière-petit-fils d’Enoch, dont on trouvera la légende dans le Livre du Sage qui précède de 900 ans environ l’écriture de l’Epopée de Gilgamesh, que trouvons-nous ?

 

 

 

 

 

 

 

 

                     

                                                                                         Représentation de Japhétistes priant Dieu.

Noah (Noé) a plusieurs enfants, dont Cham, Sem et Japhet. Nous connaissons assez bien la langue parlée des Hamites (descendants de Cham), il s’agit d’un sémitique méridional de la catégorie des langues afrasiennes. Pour ce qui concerne les Sémites, là aussi se dessine peu à peu son histoire linguistique : langue afrasienne constituée de plusieurs idiomes non parlée elle évolue vers les pictogrammes et ensuite les idéogrammes. Les logogrammes les plus anciens datent du ... déluge.

Entre 3500 et 3200 avant notre ère ils furent utilisés pour écrire le proto-cunéiforme en Mésopotamie. Ces logogrammes servirent également à écrire les hiéroglyphes égyptiens via les Hamites. Toute cette évolution fut très lente… il aura fallu des logogrammes à l’écriture hébraïque archaïque plus de cinq mille ans !

Il reste à établir le lien entre les langues afrasiennes et drâvidiennes.

En premier lieu nous avons l’'écriture égyptienne qui se constitue en hiéroglyphes qui est une écriture (du langage on passe à l’écriture), c’est un procédé figuratif ou idéographique. Ce qui est intéressant c’est que c’est à partir de ces idéographies que va dériver l'écriture prorosinaïque qui évoluera en écriture protocananéenne parlée et écrite dans la région du Sinaï jusqu'à l'époque mythique de Moïse. C’est cette écriture qui progressera jusqu’à devenir le phénicien, écriture considérée comme la mère des écritures grecque, paléo-hébraïque, samaritaine et araméenne.

Les traditions de l’Antiquité attribuaient aux Phéniciens l’invention de l’écriture ; on voit bien l’évolution (malgré le schéma succinct que j’en donne) qui montre que cela n’est pas exact. En revanche, il est juste de dire que les Phéniciens ont codifié et simplifié l’écriture en créant l’Alphet-Beth (l’Alpha et Bêta, les première lettre de l’alphabet phénicien).

L’hébreu n’est donc pas la langue originelle universelle, loin s’en faut ; ni en langage ni en écriture, même si une littérature a pu se développer à partir du sinaïque. L’hébreu se place entre les idiomes araméens du Nord mésopotamien et l’arabe septentrional. Quant au Phénicien, c’est-à-dire la langue cananéenne, il se plaçait entre les dialectes hamite de Palestine et de Syrie méditerranéen mais selon le professeur Arnold Heeren, professeur de philosophie puis d’histoire à Göttingen au XIXème siècle, les Phéniciens et les Arabes parlaient un hamite-sémitique dérivé du même idiome araméen qui lui remonte à plus de 5000 ans avant notre ère.

Il nous reste à savoir qu’elle était la langue, bien avant l’écriture, parlée par les descendants du troisième fils de Noé. Japhet serait le benjamin, son petit-fils, Thorgama eut deux fils : Kartlos, auteur des Georgiens et Haïk, auteur des Arméniens.

Les Japhétites remontent vers le Nord contrairement aux deux autres générations de Cham et Sem. C’est dans les montagnes du Kordo où vit une tribu kurde que se fera la rencontre par le commerce de proto-drâvidiens. Les familles s’établirent dans les vallées, les Kurdes dans les montagnes du Nord-occidental du Khorasan perse. Les Japhétistes gardent leurs traditions d’un Dieu unique qu’ils appellent Xwede et qui a créé la Terre et les cieux avant de créer, à l’aide de sept anges, l’humanité. Le langage commercial se mélange aux langues d’origine des populations locales.

Les Yézidis qui vénèrent Xwede, parlent encore une langue proche ou à connotation drâvidienne comme les Baloutches sur la frontière afghano-patistanaise, les Fars qui parlent le farsi et qui se rapproche du Kurmandji, langue parlée et écrite des Yézidis contemporains.

Certains linguistes considèrent les Yézidis comme une population indo-européenne, ne conviendrait-il pas mieux de dire qu’il s’agit d’un peuple indo-japhétiste ayant contribué à la transmission, à travers les millénaires, d’une tradition théosophique aux portes de l’Europe par les Géorgiens, les Arméniens… et selon la mythologie, si nous pouvons ici l’évoquer, à l’Andalous…

Ce que l’on retiendra, c’est la diversité des langues transformées en idiomes et l’évolution pictogramme des idées peintes sur la roche, puis taillées en cunéiforme pour en arriver à l’Alfa-Bêta à l’Omega réunissant les peuples sous une même origine de savoir.

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- Références et bibliographie succincte pour cette deuxième partie : - Jacques Leclerc, "La famille dravidienne", sur axl.cefan.ulaval.ca, Université de Laval, Québec (consulté le 10 janvier 2020).- Krishnamurti, Bhadriraju (2003) The Dravidian Languages,Cambridge University Press, Cambridge, (ISBN 0-521-77111-0), pp. 40-41.- Michel Malherbe, Les religions de l'humanité, Criterion (ISBN 2-7413-0043-7)

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Le dialogue inter-religieux et inter-chrétien pour venir en aide aux 

populations fragilisées par les événements (G.H.Tardy, Mai 2017)

« A quoi sert-il d’avoir la foi

 si nous n’avons pas les œuvres » (épître de Jacques)

 

Lorsque j’ai écrit le deuxième tome de mes écrits sur les religions en Orient, j’ai été immergé dans un monde inconnu… dans des mondes insoupçonnés jusqu’alors. Bien entendu, j’ai vécu quatre années à Kaboul puis deux autres années à Beyrouth… mais j’étais trop jeune pour m’intéresser à l’Histoire des religions. Je respectais les spiritualités et modes de vie si différents des miens mais l’Histoire ne m’avait pas « attrapé ».

Avec mes recherches post-graduate en anthropologie des religions, c’est une fenêtre nouvelle qui s’est présentée à mon besoin de connaissance. Comment ne pas écouter l’autre ? Comment ne pas tenter de le comprendre ? Et à travers cette approche j’ai approfondi la découverte, fil à fil, de notre propre Histoire.

J’ai donc envisagé depuis déjà deux années de venir sur place, à Erbil, dans les pas d’Addaï (Thaddée), de Bar Tolmay (St Barthélémy) de l’apôtre Thomas… Mes recherches m’ont renvoyées à la genèse de la toute première église du christianisme « l’Ecclesia spiritualis » : l’assemblée de l’Esprit, mise en place sans formalisme par Marie-Madeleine, Jacques et Jean. Puis j’ai découvert la première église, un peu plus formelle, d’Antioche avec sa branche « l’Eglise de l’Orient » qui aujourd’hui est devenue syriaque et possède son siège patriarcal à Erbil. Voilà des ecclésias authentiques et ici je fais la distinction entre le christianisme d’Occident et la chrétienté d’Orient.

C’est la raison pour laquelle j’ai souhaité rencontrer ces chrétiens d’Orient, comme ceux venus d’Occident mais installés en Orient… je serais alors dans le plus grand bonheur ! Il y a tant à apprendre, il y a tant à découvrir d’authentique !

Mais ma quête, aujourd’hui, ne s’arrête pas là. C’est aussi la communauté Yézidie qui appelle mon attention, une attention toute particulière. Ce peuple a pour religion celle d’une communion directe avec Dieu. Il possède pour signe de reconnaissance, non pas une croix de supplice mais un Paon qui représente la Renaissance et donc le cycle de la Continuité. Il s’agit d’une religion pré-abrahamique et donc encore plus éloignée de la loi mosaïque. C’est ce que nous appelons une religion adamique. Il y a aussi, bien entendu, les Zoroastriens, qui d’ailleurs ont remis récemment à notre consul-général à Erbil, capitale du Kurdistan irakien, l’instrument de musique sacré de leur communauté…

J’ai déjà écrit quelques lignes, dans mon livre concernant l’Origine de la Chrétienté, sur ces communautés, mais cela a aiguisé ma soif de connaissance et, sinon de partage, d’apprentissage en toute humilité.

 

Gilles-Henri TARDY

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 Le Catharisme oriental :

Allons plus loin dans la démarche de « la main tendue vers l’autre ». La longue et douloureuse histoire entre les cathares et les dominicains pourrait trouver une terre de rencontre dans cet Orient compliqué, et je m’en réjouis. L’évêque catholique de Pamiers-Foix-Couserans, Mgr Jean-Marc Echenne, a été le premier prélat à effectuer une démarche dans ce sens. En effet, le chef de l’église catholique en Ariège a fait une démarche de demande de pardon pour les exactions commises autrefois par certains membres de l’église catholique. Cette cérémonie s’est déroulée à Montségur en Ariège le 16 octobre dernier pour marquer la renaissance de la confiance entre nos spiritualités chrétiennes. Mgr Echenne m’a assuré, le 16 octobre 2016, de son soutien dans la belle mission inter-chrétienne et inter-religieuse entreprise par l’église bogomilo-cathare[1].

C’est pourquoi lors de mes rencontres j’évoquerai l’œuvre des premiers apôtres comme Thomas mais aussi celle des bienfaiteurs, souvent bénévoles, que sont les Humanitaires qui se dépensent sans compter pour appliquer ces paroles bien connues : « A quoi sert-il d’avoir la Foi si nous n’avons pas les Œuvres ? ». 

 

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Au début de notre ère, Erbil était l'une des capitales du royaume d'Adiabène, théoriquement vassale de l'Arménie, mais utilisant ses alliances avec les Parthes pour s'assurer le maximum d'indépendance. Les rois d'Adiabène se sont convertis au judaïsme au début des années 30. C'est une région où le christianisme s'est implanté très tôt. Les listes apostoliques mentionnent un premier évêque chrétien en 104 après JC, succédant aux prédications de Thaddée d'Edesse, de Bar-Tolmay, de Thomas et de Simon le Zélote. Après la création du royaume chrétien d'Arménie au début du ive siècle, Erbil devint le siège d’un évêché métropolite, jusqu’à la fin du moyen âge.

Aujourd’hui, la première communauté connue sous le nom d’Eglise de l’Orient est devenue l’Eglise syriaque (catholique ou orthodoxe selon le rituel retenu).

 

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L’influence des églises ne peut donc pas être ignorée. Mais alors, dans cet Orient compliqué, comment comprendre l’origine de ces églises ?

Voici une approche succincte.

 

Les gnostiques égypto-syriens :

En tout premier lieu il nous faut rappeler que les sectes gnostiques «ophites» d’Asie Mineure - également appelées « serpentines » - qui s’établirent au Ier siècle après Jésus-Christ, étaient d’obédience chrétienne, telles les borborites, pérates, séthiens et valentiniens, mais aussi  Zoroastre comme les basilidiens ou judaïque comme les naassènes.

Cela signifie qu’elles ont  toutes en commun d’intégrer Adam et le concept du «serpent d’Eden» dans une vision trinitaire quasi identique.[2]

Un texte central des gnostiques, puis des manichéens fut par exemple le recueil des Logia apocryphes de l’apôtre Thomas, également tenu pour l'Evangile selon Saint Thomas[3]. "Jesus a dit: Celui qui s'abreuvera a ma bouche deviendra comme moi, et moi aussi je deviendrai lui et les choses cachées se révéleront à lui" (login 108).

Les noms donnés aux communautés séthiennes ou ophites seraient, selon Scopello « une approche obscurantiste des hérésiologues catholiques, tendant à discréditer les courants informels d'un mouvement gnostique chrétien cohérent ». Elle dénonce ainsi les procès en hérésie de ces mouvements par l'Eglise au cours des Vème siècle jusqu’au Xème siècle.

Pourtant, les doctrines, mais plus encore les modes de vie et les spiritualités de cette région sont clairement enracinés dans des croyances syriennes, égyptiennes, chaldéennes et assyriennes bien plus anciennes[4]. Ainsi, ces dogmes réinterprètent-ils aussi bien les paraboles de la mythologie grecque que les mythes assyriens anciens et la genèse, tels qu’Adonis, Attis, Osiris …[5]

Ces dogmes ressortent, pour la grande majorité, des panthéons trinitaires qui évacuent le rôle central du Dieu des religions monothéistes, plutôt considéré comme un créateur (démiurge) injuste. Leur vision du divin ne se porte donc pas sur un Dieu créateur unique et bienveillant, mais sur une trinité de mythes de vertu et un idéal de gnose[6]

Dans ces panthéons, le rôle de la divinité médiane est « essentielle » : elle révèle ‘‘les choses cachées depuis la fondation du monde’’, elle permet la compréhension ésotérique du sens du réel. Elle met ainsi la Connaissance au centre des religions ophites.

Pour les ophites, comme pour de nombreux gnostiques antiques, c’est le serpent d’Eden qui aurait donné la connaissance du Bien et du Mal à Adam. Pour les Ophites, Adam est le premier maillon d’un lignage mystique majeur. Or, cette approche, cette « silsila »[7]  va être à l’origine de la spiritualité des Yézidis mais aussi des Abdals, eux-mêmes ancêtres  millénaristes des Bektashis.

 

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Très rapidement évoquons ici les trois formes allégoriques du serpent dans les systèmes Naassenes antiques :

- Ophiormos est un serpent fécond qui enfante le monde (Phta en Egypte), Phanés- ephaistos et Feta-Hil (sabéens) ) pour les ophites qui pensent que  Ophiormos est « l’âme du monde qui enveloppe tout et qui donne naissance à tout ce qui est (…) l’idée de représenter le Cosmos dans un serpent se retrouve chez tous les peuples d’Asie occidentale.(…) Le serpent des Naassenes n’est donc pas le serpent de la Bible, mais le serpent des Babyloniens, des Pheniciens et des Phrygiens ». Pour les Pérates d’Euphrates, ce «serpent-cosmos» est en perpétuel mouvement.

- Ophis, est le génie bienveillant de la Sagesse, précipité dans l’Eden par le démiurge.

- Ophion, reste le symbole d’harmonie universelle, ce mythe «était encore répandu sur toute la côte de Syrie, et encore plus en Phrygie» au début de l’ère chrétienne.

 

Si nous devons insister sur ce mythe ophite d’Adam et du serpent de la Connaissance c’est qu’Adam joue un rôle positif dans ces croyances. En effet, les « hérésies » posent le Créateur en démiurge malfaisant et déchu. Ce culte du serpent vaut aux ophites, puis aux messaliens, l’appellation fréquente d’« adorateurs du Diable », une accusation à présent récurrente en Islam à l’endroit des Yezidis.

                                                                      

                                                                                         

Les gnostiques persans en Mésopotamie :

Ces écoles gnostiques développent des théologies originales, très éloignées de celles des religions du Livre. Et pourtant leurs religions en étaient partiellement issues : le mandéisme, toujours pratiqué à la frontière Iran/Irak de nos jours, est une religion syncrétique et initiatique, s’enracinant dans un dualisme type «manichéen» et le judaïsme ancien, principalement. Leurs livres sacrés, au demeurant très métaphoriques, leur prêtent une origine juive antique en Palestine.

S’il reconduit le dogme du «corps-prison» et le dualisme, le mandéisme soutient en revanche la proéminence de prophètes tels qu’Adam et Iuhana/Ihuaia (autrement connu sous le nom de Jean-Baptiste) mais aussi Jésus comme modèles d’ascèse. Pour être précis, les Mandéens rejettent l’ascétisme statutaire et prônent la vie maritale dans l’ascèse ; étant bien compris que l’ascèse n’est pas l’abstinence. L’icône démunie de « Ihuana » (Jean-Baptiste) est omniprésente dans leur mode de vie ainsi que l’approche gnostique, dans une certaine mesure,  du manichéisme qui a perduré en Mésopotamie et en  Syrie de nombreux siècles.

Il convient de rappeler que le prophète Mani (Manès), décédé en 276, fut un elkasaïte influencé par certains textes mandéens. Le syncrétisme manichéen avance qu’il se trouve un dualisme « immuable » entre d’une part, le Monde de la Lumière qui est Esprit et le Monde de l’Obscurité auquel appartient le corps physique. L’importance de l’opposition esprit/corps physique est toutefois un concept secondaire dans la spiritualité manichéenne qui développe essentiellement un panthéon et une théorie cosmogoniques.

Cette spiritualité professe que l’on peut combattre le Mal par le don de bonté provenant du Bien : deux principes immuables retenus par les Messaliens/Bogomiles qui vivent aux portes de l’Orient et les Cathares en Occident. La « religion manichéenne », considérée à tord comme une hérésie du zoroastrisme, aura connu un grand succès au IVème siècle dans tout l’empire romain, au Levant et en Perse, notamment sous la forme de monastères évoquant une forme d’érémitisme.

Les manichéens avaient adopté l’évangile apocryphe de l’apôtre Thomas (Paroles enseignées par Thomas et mises par écrit, probablement, par Thaddée) comme une source sacrée des vérités cachées. En outre, pour servir d’argumentaire contre les tenants d’une « hérésie zoroastrienne » développée par Mani, nous avancerons que Mani était chrétien. Nous en avons pour preuve la correspondance écrite par Mani et retrouvée dans une caisse par des archéologues au nord du Caire et qui ne laisse aucun doute dans l’appel puisque Mani écrit : « Envoi de Mani, humble serviteur et apôtre du Christ à X…. ».

A travers ce court exposé nous voyons un peu plus clairement comment les mythes anciens assyriens ont influencé la référence dualiste aux communautés ophites mais également aux  valentiniens, séthiens, borborites, et basilidiens, notamment par l’innovation du démiurge. Cette Silsila conduira la pensée des Messaliens, puis des Pauliciens et enfin des Bogomiles.

 

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Comme on le voit, les religions et spiritualités ont une importance « essentielles » dans cette région du monde. J’ai voulu en savoir plus afin d’éclairer mes études anthropologiques sur les religions.

 

Lorsque j’ai rencontré Mgr Boutros Moshé, archevêque syriaque catholique d’Irak, nous avons évoqué le sort des Chrétiens et la manière dont le retour dans les villages pourrait s’effectuer prochainement.

Je lui ai demandé quelles sont les relations qu’entretiennent aujourd’hui, au vu des événements passés et actuels, les chrétiens et les yézidis de la plaine de Ninive (située à l’Est de Mossoul). Pour le prélat syriaque, les relations restent à la confiance. Les deux peuples ont été martyrisés à l’extrême et leur existence est compromise.  Certaines communautés veulent profiter du chaos pour s’accaparer les terres et les maisons, c’est la raison première pour laquelle les chrétiens comme les yézidis doivent rester au pays et ne pas demander l’asile en Occident.

 

Pour le représentant religieux des Yézidis qui a son siège à Lalesh (à l’Est de Mossoul), il faut aider ceux qui veulent partir un temps, il faut mettre à l’abri la population mais la reconstruction passe par un retour dans les villages « c’est une évidence ». Je lui ai demandé quelle était sa fonction principale au temple de Lalesh, il m’a répondu par un mot : « l’humain ! … oui, aujourd’hui et avant tout je me consacre à l’humain[8].

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[1] - l’Ecclésia bogomilo-cathare (Eglise cathare orientale), s’inscrit dans la continuité des hétérodoxes bogomiles de l’ordre de Bulgarie (cf. Dr Stephanos Drakopoulos de l’église orthodoxe grecque).

[2] - On réduit trop souvent l’appellation générique d’« ophites » aux seuls cercles séthiens d’Egypte, or il a existé un groupe ophite très influent en Asie Mineure, comme le rappelle P. Berger dans son étude de 1873.

​[3] - Scopello, dans ses écrits de1991 présente l'apôtre Thomas, comme l'apôtre jumeau de Jesus, ayant reçu de celui-ci des vérités cachées, de par sa relation privilégiée avec celui-ci.

​[4] - Le yézidisme remonte à près de 7000 ans.

[5] - Ce mécanisme de syncrétisme a été analysé par P. Berger de la manière suivante :

« Le sens dans lequel les Naasséniens expliquaient ces mythes n’est pas le sens primitif. Tous trois (…) nous représentent, (…), toujours la même idée, celle de la mort momentanée du Soleil qui suit son union avec la Terre. Les naasséniens les transformaient par leur interprétation allégorique. (…) …il faut admettre que cet idéalisme qui transformait les anciens mythes cosmogoniques avait pénétré jusque dans les mystères et que là aussi on pratiquait une méthode allégorique analogue à celle des gnostiques. Du reste, nous savons que, si leurs interprétations étaient dénuées de fondement, souvent aussi ils avaient rencontré le sens vrai. (…) Sans doute ces mythes n’étaient pas tous essentiels au système des naasséniens, ce n’étaient souvent que des éléments étrangers dont ils s’enrichissaient » (Berger, 1873). Or, le dogme des trois âmes, est indéniablement issu de croyances assyriennes.

​[6] - Toujours selon Berger en 1873, toutes ses trinités s’accordent sur un antagonisme entre ces trois principes : une divinité céleste et spirituelle, une divinité terrestre et matérielle et une divinité médiane telle « Achamoth » chez les Naasséniens, laquelle réalise la médiation entre les deux précédentes.

[7] - Silsila, dans le soufisme c’est une chaîne initiatique de transmission spirituelle qui remonte jusqu'au prophète. La plupart des silsilal ont des "maillons forts", des maîtres prestigieux qui ont souvent revivifié le secret spirituel (sirr) afin que la silsila reste vivace et actuelle. L’homme existe parce qu’il possède une âme : ce lien n’est donc pas physique mais spirituel.

​[8] - Dans la hiérarchie yézidie, le Baba Cheick est le chef spirituel de la communauté, il correspond chez les catholiques au souverain pontife. Juste au-dessus de lui dans cette hiérarchie se trouve le « Mir », c'est-à-dire le « Prince » chef temporel et religieux des Yézidis.

Cette page sera alimentée au fur et à mesure du résultat des études et recherches effectuées sur les Manuscrits d'Orient.

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