Le dialogue inter-religieux et inter-chrétien pour venir en aide aux 

populations fragilisées par les événements (G.H.Tardy, Mai 2017)

« A quoi sert-il d’avoir la foi

 si nous n’avons pas les œuvres » (épître de Jacques)

 

Lorsque j’ai écrit le deuxième tome de mes écrits sur les religions en Orient, j’ai été immergé dans un monde inconnu… dans des mondes insoupçonnés jusqu’alors. Bien entendu, j’ai vécu quatre années à Kaboul puis deux autres années à Beyrouth… mais j’étais trop jeune pour m’intéresser à l’Histoire des religions. Je respectais les spiritualités et modes de vie si différents des miens mais l’Histoire ne m’avait pas « attrapé ».

Avec mes recherches post-graduate en anthropologie des religions, c’est une fenêtre nouvelle qui s’est présentée à mon besoin de connaissance. Comment ne pas écouter l’autre ? Comment ne pas tenter de le comprendre ? Et à travers cette approche j’ai approfondi la découverte, fil à fil, de notre propre Histoire.

J’ai donc envisagé depuis déjà deux années de venir sur place, à Erbil, dans les pas d’Addaï (Thaddée), de Bar Tolmay (St Barthélémy) de l’apôtre Thomas… Mes recherches m’ont renvoyées à la genèse de la toute première église du christianisme « l’Ecclesia spiritualis » : l’assemblée de l’Esprit, mise en place sans formalisme par Marie-Madeleine, Jacques et Jean. Puis j’ai découvert la première église, un peu plus formelle, d’Antioche avec sa branche « l’Eglise de l’Orient » qui aujourd’hui est devenue syriaque et possède son siège patriarcal à Erbil. Voilà des ecclésias authentiques et ici je fais la distinction entre le christianisme d’Occident et la chrétienté d’Orient.

C’est la raison pour laquelle j’ai souhaité rencontrer ces chrétiens d’Orient, comme ceux venus d’Occident mais installés en Orient… je serais alors dans le plus grand bonheur ! Il y a tant à apprendre, il y a tant à découvrir d’authentique !

Mais ma quête, aujourd’hui, ne s’arrête pas là. C’est aussi la communauté Yézidie qui appelle mon attention, une attention toute particulière. Ce peuple a pour religion celle d’une communion directe avec Dieu. Il possède pour signe de reconnaissance, non pas une croix de supplice mais un Paon qui représente la Renaissance et donc le cycle de la Continuité. Il s’agit d’une religion pré-abrahamique et donc encore plus éloignée de la loi mosaïque. C’est ce que nous appelons une religion adamique. Il y a aussi, bien entendu, les Zoroastriens, qui d’ailleurs ont remis récemment à notre consul-général à Erbil, capitale du Kurdistan irakien, l’instrument de musique sacré de leur communauté…

J’ai déjà écrit quelques lignes, dans mon livre concernant l’Origine de la Chrétienté, sur ces communautés, mais cela a aiguisé ma soif de connaissance et, sinon de partage, d’apprentissage en toute humilité.

 

Gilles-Henri TARDY

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 Le Catharisme oriental :

Allons plus loin dans la démarche de « la main tendue vers l’autre ». La longue et douloureuse histoire entre les cathares et les dominicains pourrait trouver une terre de rencontre dans cet Orient compliqué, et je m’en réjouis. L’évêque catholique de Pamiers-Foix-Couserans, Mgr Jean-Marc Echenne, a été le premier prélat à effectuer une démarche dans ce sens. En effet, le chef de l’église catholique en Ariège a fait une démarche de demande de pardon pour les exactions commises autrefois par certains membres de l’église catholique. Cette cérémonie s’est déroulée à Montségur en Ariège le 16 octobre dernier pour marquer la renaissance de la confiance entre nos spiritualités chrétiennes. Mgr Echenne m’a assuré, le 16 octobre 2016, de son soutien dans la belle mission inter-chrétienne et inter-religieuse entreprise par l’église bogomilo-cathare[1].

C’est pourquoi lors de mes rencontres j’évoquerai l’œuvre des premiers apôtres comme Thomas mais aussi celle des bienfaiteurs, souvent bénévoles, que sont les Humanitaires qui se dépensent sans compter pour appliquer ces paroles bien connues : « A quoi sert-il d’avoir la Foi si nous n’avons pas les Œuvres ? ». 

 

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Au début de notre ère, Erbil était l'une des capitales du royaume d'Adiabène, théoriquement vassale de l'Arménie, mais utilisant ses alliances avec les Parthes pour s'assurer le maximum d'indépendance. Les rois d'Adiabène se sont convertis au judaïsme au début des années 30. C'est une région où le christianisme s'est implanté très tôt. Les listes apostoliques mentionnent un premier évêque chrétien en 104 après JC, succédant aux prédications de Thaddée d'Edesse, de Bar-Tolmay, de Thomas et de Simon le Zélote. Après la création du royaume chrétien d'Arménie au début du ive siècle, Erbil devint le siège d’un évêché métropolite, jusqu’à la fin du moyen âge.

Aujourd’hui, la première communauté connue sous le nom d’Eglise de l’Orient est devenue l’Eglise syriaque (catholique ou orthodoxe selon le rituel retenu).

 

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L’influence des églises ne peut donc pas être ignorée. Mais alors, dans cet Orient compliqué, comment comprendre l’origine de ces églises ?

Voici une approche succincte.

 

Les gnostiques égypto-syriens :

En tout premier lieu il nous faut rappeler que les sectes gnostiques «ophites» d’Asie Mineure - également appelées « serpentines » - qui s’établirent au Ier siècle après Jésus-Christ, étaient d’obédience chrétienne, telles les borborites, pérates, séthiens et valentiniens, mais aussi  Zoroastre comme les basilidiens ou judaïque comme les naassènes.

Cela signifie qu’elles ont  toutes en commun d’intégrer Adam et le concept du «serpent d’Eden» dans une vision trinitaire quasi identique.[2]

Un texte central des gnostiques, puis des manichéens fut par exemple le recueil des Logia apocryphes de l’apôtre Thomas, également tenu pour l'Evangile selon Saint Thomas[3]. "Jesus a dit: Celui qui s'abreuvera a ma bouche deviendra comme moi, et moi aussi je deviendrai lui et les choses cachées se révéleront à lui" (login 108).

Les noms donnés aux communautés séthiennes ou ophites seraient, selon Scopello « une approche obscurantiste des hérésiologues catholiques, tendant à discréditer les courants informels d'un mouvement gnostique chrétien cohérent ». Elle dénonce ainsi les procès en hérésie de ces mouvements par l'Eglise au cours des Vème siècle jusqu’au Xème siècle.

Pourtant, les doctrines, mais plus encore les modes de vie et les spiritualités de cette région sont clairement enracinés dans des croyances syriennes, égyptiennes, chaldéennes et assyriennes bien plus anciennes[4]. Ainsi, ces dogmes réinterprètent-ils aussi bien les paraboles de la mythologie grecque que les mythes assyriens anciens et la genèse, tels qu’Adonis, Attis, Osiris …[5]

Ces dogmes ressortent, pour la grande majorité, des panthéons trinitaires qui évacuent le rôle central du Dieu des religions monothéistes, plutôt considéré comme un créateur (démiurge) injuste. Leur vision du divin ne se porte donc pas sur un Dieu créateur unique et bienveillant, mais sur une trinité de mythes de vertu et un idéal de gnose[6]

Dans ces panthéons, le rôle de la divinité médiane est « essentielle » : elle révèle ‘‘les choses cachées depuis la fondation du monde’’, elle permet la compréhension ésotérique du sens du réel. Elle met ainsi la Connaissance au centre des religions ophites.

Pour les ophites, comme pour de nombreux gnostiques antiques, c’est le serpent d’Eden qui aurait donné la connaissance du Bien et du Mal à Adam. Pour les Ophites, Adam est le premier maillon d’un lignage mystique majeur. Or, cette approche, cette « silsila »[7]  va être à l’origine de la spiritualité des Yézidis mais aussi des Abdals, eux-mêmes ancêtres  millénaristes des Bektashis.

 

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Très rapidement évoquons ici les trois formes allégoriques du serpent dans les systèmes Naassenes antiques :

- Ophiormos est un serpent fécond qui enfante le monde (Phta en Egypte), Phanés- ephaistos et Feta-Hil (sabéens) ) pour les ophites qui pensent que  Ophiormos est « l’âme du monde qui enveloppe tout et qui donne naissance à tout ce qui est (…) l’idée de représenter le Cosmos dans un serpent se retrouve chez tous les peuples d’Asie occidentale.(…) Le serpent des Naassenes n’est donc pas le serpent de la Bible, mais le serpent des Babyloniens, des Pheniciens et des Phrygiens ». Pour les Pérates d’Euphrates, ce «serpent-cosmos» est en perpétuel mouvement.

- Ophis, est le génie bienveillant de la Sagesse, précipité dans l’Eden par le démiurge.

- Ophion, reste le symbole d’harmonie universelle, ce mythe «était encore répandu sur toute la côte de Syrie, et encore plus en Phrygie» au début de l’ère chrétienne.

 

Si nous devons insister sur ce mythe ophite d’Adam et du serpent de la Connaissance c’est qu’Adam joue un rôle positif dans ces croyances. En effet, les « hérésies » posent le Créateur en démiurge malfaisant et déchu. Ce culte du serpent vaut aux ophites, puis aux messaliens, l’appellation fréquente d’« adorateurs du Diable », une accusation à présent récurrente en Islam à l’endroit des Yezidis.

                                                                      

                                                                                         

Les gnostiques persans en Mésopotamie :

Ces écoles gnostiques développent des théologies originales, très éloignées de celles des religions du Livre. Et pourtant leurs religions en étaient partiellement issues : le mandéisme, toujours pratiqué à la frontière Iran/Irak de nos jours, est une religion syncrétique et initiatique, s’enracinant dans un dualisme type «manichéen» et le judaïsme ancien, principalement. Leurs livres sacrés, au demeurant très métaphoriques, leur prêtent une origine juive antique en Palestine.

S’il reconduit le dogme du «corps-prison» et le dualisme, le mandéisme soutient en revanche la proéminence de prophètes tels qu’Adam et Iuhana/Ihuaia (autrement connu sous le nom de Jean-Baptiste) mais aussi Jésus comme modèles d’ascèse. Pour être précis, les Mandéens rejettent l’ascétisme statutaire et prônent la vie maritale dans l’ascèse ; étant bien compris que l’ascèse n’est pas l’abstinence. L’icône démunie de « Ihuana » (Jean-Baptiste) est omniprésente dans leur mode de vie ainsi que l’approche gnostique, dans une certaine mesure,  du manichéisme qui a perduré en Mésopotamie et en  Syrie de nombreux siècles.

Il convient de rappeler que le prophète Mani (Manès), décédé en 276, fut un elkasaïte influencé par certains textes mandéens. Le syncrétisme manichéen avance qu’il se trouve un dualisme « immuable » entre d’une part, le Monde de la Lumière qui est Esprit et le Monde de l’Obscurité auquel appartient le corps physique. L’importance de l’opposition esprit/corps physique est toutefois un concept secondaire dans la spiritualité manichéenne qui développe essentiellement un panthéon et une théorie cosmogoniques.

Cette spiritualité professe que l’on peut combattre le Mal par le don de bonté provenant du Bien : deux principes immuables retenus par les Messaliens/Bogomiles qui vivent aux portes de l’Orient et les Cathares en Occident. La « religion manichéenne », considérée à tord comme une hérésie du zoroastrisme, aura connu un grand succès au IVème siècle dans tout l’empire romain, au Levant et en Perse, notamment sous la forme de monastères évoquant une forme d’érémitisme.

Les manichéens avaient adopté l’évangile apocryphe de l’apôtre Thomas (Paroles enseignées par Thomas et mises par écrit, probablement, par Thaddée) comme une source sacrée des vérités cachées. En outre, pour servir d’argumentaire contre les tenants d’une « hérésie zoroastrienne » développée par Mani, nous avancerons que Mani était chrétien. Nous en avons pour preuve la correspondance écrite par Mani et retrouvée dans une caisse par des archéologues au nord du Caire et qui ne laisse aucun doute dans l’appel puisque Mani écrit : « Envoi de Mani, humble serviteur et apôtre du Christ à X…. ».

A travers ce court exposé nous voyons un peu plus clairement comment les mythes anciens assyriens ont influencé la référence dualiste aux communautés ophites mais également aux  valentiniens, séthiens, borborites, et basilidiens, notamment par l’innovation du démiurge. Cette Silsila conduira la pensée des Messaliens, puis des Pauliciens et enfin des Bogomiles.

 

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Comme on le voit, les religions et spiritualités ont une importance « essentielles » dans cette région du monde. J’ai voulu en savoir plus afin d’éclairer mes études anthropologiques sur les religions.

 

Lorsque j’ai rencontré Mgr Boutros Moshé, archevêque syriaque catholique d’Irak, nous avons évoqué le sort des Chrétiens et la manière dont le retour dans les villages pourrait s’effectuer prochainement.

Je lui ai demandé quelles sont les relations qu’entretiennent aujourd’hui, au vu des événements passés et actuels, les chrétiens et les yézidis de la plaine de Ninive (située à l’Est de Mossoul). Pour le prélat syriaque, les relations restent à la confiance. Les deux peuples ont été martyrisés à l’extrême et leur existence est compromise.  Certaines communautés veulent profiter du chaos pour s’accaparer les terres et les maisons, c’est la raison première pour laquelle les chrétiens comme les yézidis doivent rester au pays et ne pas demander l’asile en Occident.

 

Pour le représentant religieux des Yézidis qui a son siège à Lalesh (à l’Est de Mossoul), il faut aider ceux qui veulent partir un temps, il faut mettre à l’abri la population mais la reconstruction passe par un retour dans les villages « c’est une évidence ». Je lui ai demandé quelle était sa fonction principale au temple de Lalesh, il m’a répondu par un mot : « l’humain ! … oui, aujourd’hui et avant tout je me consacre à l’humain[8].

 

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[1] - l’Ecclésia bogomilo-cathare (Eglise cathare orientale), s’inscrit dans la continuité des hétérodoxes bogomiles de l’ordre de Bulgarie (cf. Dr Stephanos Drakopoulos de l’église orthodoxe grecque).

[2] - On réduit trop souvent l’appellation générique d’« ophites » aux seuls cercles séthiens d’Egypte, or il a existé un groupe ophite très influent en Asie Mineure, comme le rappelle P. Berger dans son étude de 1873.

​[3] - Scopello, dans ses écrits de1991 présente l'apôtre Thomas, comme l'apôtre jumeau de Jesus, ayant reçu de celui-ci des vérités cachées, de par sa relation privilégiée avec celui-ci.

​[4] - Le yézidisme remonte à près de 7000 ans.

[5] - Ce mécanisme de syncrétisme a été analysé par P. Berger de la manière suivante :

« Le sens dans lequel les Naasséniens expliquaient ces mythes n’est pas le sens primitif. Tous trois (…) nous représentent, (…), toujours la même idée, celle de la mort momentanée du Soleil qui suit son union avec la Terre. Les naasséniens les transformaient par leur interprétation allégorique. (…) …il faut admettre que cet idéalisme qui transformait les anciens mythes cosmogoniques avait pénétré jusque dans les mystères et que là aussi on pratiquait une méthode allégorique analogue à celle des gnostiques. Du reste, nous savons que, si leurs interprétations étaient dénuées de fondement, souvent aussi ils avaient rencontré le sens vrai. (…) Sans doute ces mythes n’étaient pas tous essentiels au système des naasséniens, ce n’étaient souvent que des éléments étrangers dont ils s’enrichissaient » (Berger, 1873). Or, le dogme des trois âmes, est indéniablement issu de croyances assyriennes.

​[6] - Toujours selon Berger en 1873, toutes ses trinités s’accordent sur un antagonisme entre ces trois principes : une divinité céleste et spirituelle, une divinité terrestre et matérielle et une divinité médiane telle « Achamoth » chez les Naasséniens, laquelle réalise la médiation entre les deux précédentes.

[7] - Silsila, dans le soufisme c’est une chaîne initiatique de transmission spirituelle qui remonte jusqu'au prophète. La plupart des silsilal ont des "maillons forts", des maîtres prestigieux qui ont souvent revivifié le secret spirituel (sirr) afin que la silsila reste vivace et actuelle. L’homme existe parce qu’il possède une âme : ce lien n’est donc pas physique mais spirituel.

​[8] - Dans la hiérarchie yézidie, le Baba Cheick est le chef spirituel de la communauté, il correspond chez les catholiques au souverain pontife. Juste au-dessus de lui dans cette hiérarchie se trouve le « Mir », c'est-à-dire le « Prince » chef temporel et religieux des Yézidis.

Cette page sera alimentée au fur et à mesure du résultat des études et recherches effectuées sur les Manuscrits d'Orient.

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