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La Chrétienté en Orient, moteur du renouveau.

Kurdistan : la Foi et les Oeuvres chrétiennes GILLES HENRI TARDY·MERCREDI 18 SEPTEMBRE 2019·9 MINUTES3 lectures

Le dialogue inter-religieux et inter-culturel Pour venir en aide aux populations fragilisées par les événements. (G.H.Tardy – Impressions de voyage au Kurdistan irakien, Mai 2017) « A quoi sert-il d’avoir la foi, Si nous n’avons pas les œuvres » [1] * On ne peut ignorer l’importance prise par les religions dans les débats internationaux ainsi que les mobilisations trop souvent violentes suscitées par le recours aux mots d’ordre religieux. Des conflits d’interprétation autour des droits de l’homme et de la légitimité de leur universalité tentent de remettre en question les principes de liberté d’expression. C’est ainsi que nombre de groupes politiques arrivent à mobiliser le référent religieux : l’instrumentalisation politique des religions dans les conflits et leur exploitation par certains Etats ne cessent de croître. Cette situation soulève un certain nombre de questions. Quels sont les objectifs poursuivis par les acteurs du dialogue interreligieux ? Quels doivent en être les acteurs ? Que doit être la position de la France ?[2] Concernant les objectifs, ceux-ci évoluent au rythme des gouvernements qui se succèdent, néanmoins une constante semble se dégager depuis le discours prononcé par Alain Juppé, le 12 novembre 2008, lors de la 63èmeAssemblée générale des Nations-Unies. Il a tout d’abord rappelé que l’Etat français n’est pas un acteur du dialogue interreligieux et n’a pas à interférer dans des dialogues à portée théologique en vertu de la séparation des institutions publiques et des communautés religieuses. Toutefois, on ne peut négliger les retombées et l’impact symbolique et politique des dialogues intra-religieux. Aussi, dans ce contexte convient-il de favoriser les conditions nécessaires à la tenue d’un dialogue aussi large que possible et tenir compte des initiatives susceptibles de renforcer les contacts entre hiérarchies religieuses. C’est ce que me rappelait, François Fonlupt, évêque de Rodez et membre du Conseil permanent des évêques de France, lors de notre rencontre du 15 octobre 2016, en précisant que c’est dans cette objectif qu’a été créé l’Instance de dialogue entre le gouvernement et l’église catholique en janvier 2002[3]. En outre, l’Union européenne appelle a poursuivre, au titre de l’article 17 du Traité fondateur de l’Union, un dialogue avec les Eglises, précisant que dans l’article 11 du Traité (alinéa 2) que « les institutions entretiennent un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les associations représentatives de la société civile ». Pour la France de 2017 la position est claire : les acteurs du dialogue interreligieux sont les religieux eux-mêmes. Ils ont la responsabilité de l’organisation de ces dialogues qui doivent rester en dehors de toute ingérence politique. Cependant, trois considérations doivent être bien comprises : - 1) Ces dialogues doivent permettre de mieux connaître les autres religions, d’en comprendre davantage les aspects spirituels. Ici nous touchons à la dimension culturelle des communautés. - 2) La seconde considération à retenir est que lorsque le dialogue se déroule entre communautés d’une même foi, cela relève d’une intention œcuménique. La finalité est clairement de rapprocher les diverses communautés appartenant à une même religion tout en respectant leur diversité d’approche. - 3) Enfin la troisième considération est celle où la finalité théologique s’estompe au profit de rencontres thématiques sociales mais aussi, de plus en plus souvent, autour de l’actualité politique internationale. Ces rencontres agissent comme une en sorte de « passerelle » entre morale et action politique au nom d’une certaine éthique humaniste. Les hiérarchies religieuses agissent alors en qualité « d’autorités morales ». Les concertations amènent à des prises de positions communes lorsqu’il y a dialogue, avec parfois des réserves de part et d’autre mais l’objectif reste acquis dans les domaines de la violence, des guerres, du terrorisme ; il en va de même concernant les problématiques du développement durable, de la bioéthique, du droit des femmes… * Tout en s’appuyant sur les recommandations internationales (Fonds des NU pour les populations – FNUAP, l’Européan Council of Religious Leaders-ECRL…), la France participe aux échanges tout en rappelant les valeurs régulatrices des échanges interculturels et interreligieux : elle met en avant l’universalité des droits de l’homme, la laïcité, la démocratie, la tolérance et la solidarité. C’est ainsi qu’elle sollicite des personnalités du monde politique ou académique mais aussi les acteurs de la société civile comme les associations humanitaires et les ONG qui, dans les pays dévastés par les guerres ou appauvris par des raisons économiques, accomplissent un travail concret de terrain après que les experts se soient entretenus au cours de conférences, séminaires... Ce panel d’experts recommande au gouvernement de bien veiller à faire la distinction entre, « dialogue interreligieux » (échanges entre religieux) et « dialogue interculturel » (débat entre les cultures dont font parties les religions). Cette clarté permet de dégager des politiques d’aides gouvernementales sans que l’Etat soit mis en position de devoir se prononcer sur des questions religieuses. De cette manière la participation aux actions humanitaires, dans des pays où le religieux est intrinsèquement lié au mode de vie et donc prépondérant dans sa culture, devient possible sans que les pays d’accueil de l’aide y trouvent une ingérence religieuse ou politique. Comme on le voit, il est indispensable dans nombre de pays de lier le dialogue interreligieux au dialogue interculturel. La clarté permet de maintenir une écoute et permet de sortir d’une position défensive où toute action doit toujours être justifiée, retardant les interventions parfois urgentes. * Tenant compte de cette approche interreligieuse et interculturelle, je me suis rendu en mai 2017 à Erbil (Kurdistan irakien) pour y rencontrer les hiérarchies religieuses chrétiennes, musulmanes et yézidies pour tenter de comprendre cet « Orient compliqué » et connaître les rapports entre ces communautés culturelles et, bien entendu, religieuses qui se côtoient depuis plusieurs siècles. * Au début de notre ère, Erbil était l'une des capitales du royaume d'Adiabène dont les rois se sont convertis au judaïsme au début des années 30. C'est une région où le christianisme s'est aussi implanté très tôt. Aujourd’hui, la première communauté connue sous le nom d’Eglise de l’Orient est devenue l’Eglise syriaque (catholique ou orthodoxe selon le rituel retenu).

Frère Michaael Najeeb, archevêque de Moussoul, Véra et Gilles-Henri (Erbil, Kurdistan)




L’influence des églises ne peut pas être ignorée. Mais alors, dans cet Orient compliqué, comment comprendre l’influence de ces églises ? En tout premier lieu il faut se souvenir que les sectes gnostiques « ophites » d’Asie Mineure qui s’établirent au Ier siècle après Jésus-Christ, étaient d’obédience chrétienne. Un texte central des gnostiques, puis des manichéens fut par exemple le recueil des Logia de l’apôtre Thomas, également tenu pour l'Evangile selon Saint Thomas. Où la pensée gnostique et cathare s’invite dans le débat inter-religieux : Madeleine Scopello[4]dénonce les procès en hérésie de ces mouvements par l'Eglise au cours des Vème siècle jusqu’au Xème siècle, pour elle il s’agit « d’une approche obscurantiste des hérésiologues catholiques, tendant à discréditer les courants informels d'un mouvement gnostique chrétien cohérent ». Cependant, dans les panthéons orientaux le rôle de la divinité médiane est pourtant « essentielle » : elle révèle ‘‘les choses cachées depuis la fondation du monde’’, elle permet la compréhension ésotérique du sens du réel. Elle met ainsi la Connaissance au centre des religions ophites. * Tout cela est un peu compliqué mais ce qu’il convient de retenir est que les mythes anciens assyriens ont influencé les communautés ophites mais aussi les valentiniens, séthiens, borborites, et basilidiens, notamment par l’innovation du démiurge. Cette Silsila conduira la pensée des Messaliens, puis des Pauliciens et enfin des Bogomiles. Or, à cette multitudes de communautés chrétiennes et paléochrétiennes s’ajoute donc les Yézidis puis plus récemment les musulmans qui, eux aussi, sont constitués de nombreuses communautés. Alors, comment appréhender les rapports communautaires au Kurdistan irakien ? J’ai été reçu par Mgr Petros (Boutros) Moshé, archevêque syriaque catholique de Mossoul. Nous avons ainsi évoqué le sort des Chrétiens et la manière dont le retour dans les villages pourrait s’effectuer prochainement. L’ensemble de la population de Mossoul a été durement touché, c’est alors avec le Père Najeeb Michaael, dominicain et directeur du centre de sauvegarde des Manuscrits d’Orient (nommé en décembre 2018 archevêque chaldéen de Mossoul) que nous engagerons un dialogue franc et constructif pour débattre du retour et du maintien des chrétiens en Irak (voir mon rapport de mission avec Amel-France). Ainsi naisse les belles amitiés. Je lui ai demandé quelles sont les relations qu’entretiennent aujourd’hui, au vu des événements passés et actuels, les chrétiens et les yézidis de la plaine de Ninive (située à l’Est de Mossoul). Pour le prélat syriaque, les relations restent à la confiance. Les deux peuples ont été martyrisés à l’extrême et leur existence est compromise. Certaines communautés veulent profiter du chaos pour s’accaparer les terres et les maisons, c’est la raison première pour laquelle les chrétiens comme les yézidis doivent rester au pays et ne pas demander l’asile en Occident. Pour le représentant religieux des Yézidis qui a son siège à Lalesh (à l’Est de Mossoul), il faut aider ceux qui veulent partir un temps, il faut mettre à l’abri la population mais la reconstruction passe par un retour dans les villages « c’est une évidence ». Je lui ai demandé quelle était sa fonction principale au temple de Lalesh, il m’a répondu par un mot : « l’humain ! … oui, aujourd’hui et avant tout je me consacre à l’humain ». * Comme on le voit, les religions et spiritualités ont une importance « essentielles » dans cette région du monde. La France a, sans aucun doute, un rôle à jouer dans la reconstruction des villes et plus encore dans la reconstruction des personnes meurtries par la guerre. L’Etat français, par l’intermédiaire d’ONG, peut participer aux débats sur les moyens à apporter pour aider à la reconstruction sans s’associer aux discussions intra et inter-religieuses menées entre représentants des différentes communautés.

Montségur-Laroque, Septembre 2019. -------------------------------------------------------------------- [1]- Epître de Jacques. [2]- Selon l’argumentaire de la Direction de la prospective du ministère français des affaires étrangères (note 010-045 d’avril 2010). [3] - Au sein de ce conseil participent le Premier ministre, le Président de la Conférence des évêques et le Nonce apostolique. [4]- Correspondant de l’Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres) Directeur de recherche au CNRS et Directeur d’études, EPHE-Sciences religieuses (Direction d’études : Gnose et manichéisme) depuis mars 2016.

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