Rechercher

Adombrement et nature du Christ.-


Preslav, nouvelle capitale de Bulgarie :

siège du Patriarcat institué par le roi Siméon Ier

*

Adombrement et nature du Christ

L’unité du Bogomilo-Catharisme analysée à la lumière des sources byzantines

*

Commentaires de Gilles-Henri Tardy sur les travaux du Dr Stefanos Drakopoulos,

du patriarcat de l'église orthodoxe grecque, spécialiste de l'Unité du Bogomilo-Catharisme


D’après l’Interrogatio Iohannis, un des textes de référence des Cathares d’aujourd’hui (voir « Ecritures Cathares » de René Nelli), Satan se « tenait » sur le trône du Père invisible ; il est présenté comme ‘’ordinator omnium’’ (disposé auprès de…) d’après le manuscrit de Vienne ou, selon le manuscrit de Carcassonne, celui qui ‘’ordinabat virtutes celorum’’ (dirige les cieux), en quelque sorte ‘’l’économos’’ (le surveillant, le représentant) du Père, celui qui surveillait toutes les puissances spirituelles (Interrogatio, V12, D 10-11). Retenons une autre écriture de référence chez les cathares : la Vision d’Isaïe, où il est dit que le septième ciel est la demeure des justes et de la S. Trinité : IX, 27-42.

En revanche, Interrogatio Iohannis ne dit rien sur la question délicate de savoir quelle était plus précisément la relation de Satan avec le Père invisible.

Pour les cathares modérés, le Diable avait été le plus sage des tous les anges, bon à l’origine, cette tradition est très proche de celle des chrétiens (Summa contra haereticos). Au contraire, chez les cathares absolus, Satan est le fils du Dieu du Mal, qui devient économe du Père en prenant la forme d’un ange lumineux (De heresi catharorum in Lombardia, éd. A. Dondaine, p. 309).

S. Drakopoulos remarque que « ce schéma a changé plusieurs fois à cause de mythes différents adoptés par les dualistes radicaux. Car, trop souvent, un Filius major ou un évêque adoptait une approche différente sur ce sujet, surtout en Lombardie, pour établir une nouvelle église ».


Les traités contre les bogomiles nous renseignent sur le fait que les bogomiles étaient accusés, par la littérature antihérétique, de croire en l’existence d’une autre Triade dans laquelle s’ajoutait le personnage de Satan (Euthyme de La Péribleptos, p.131, 57a) ou encore de croire en deux Trinités distinctes : la première, selon l’œuvre « Vision d’Isaïe », avait son trône sur les sept cieux, certainement la Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, alors que l’autre était constituée par le Père et ses deux Fils : Satan et Jésus.

Dieu avait donc créé deux esprits semblables à Lui-même, et l’un d’eux avait mal tourné.

Pour les bogomiles, ὁ ἀγαθός Θεός καί Πατήρ (le Bon Dieu et Père) avait deux fils, le Christ et Satanaël, interprétant la parabole de l’enfant prodigue. Quant à savoir qui serait le fils aîné et qui le cadet, les sources ne s’accordent pas. Selon Cosmas le Prêtre, le Christ était le fils aîné et Satan le fils cadet, celui qui s’était égaré loin de son Père. Au contraire, selon Psellos, le premier-né du Père était Satanaël, qui avait le pouvoir sur les choses terrestres, tandis que le Christ était le fils cadet, qui avait le pouvoir sur les choses célestes, une information confirmée par Euthyme Zigabène. Il explique la divergence précédente des sources en soutenant que les bogomiles enseignaient qu’après la chute de Satanaël, le Christ avait succédé à la place qui appartenait auparavant à son frère.

Ainsi, le Christ devint l’aîné et acquit le droit d’aînesse (πρωτοτόκια) (les protocoles) et Satan devint le fils cadet (voir, Panoplia Dogmatia, p.130 : Λέγουσι τόν δαίμονα τόν παρά τοῦ Σωτῆρος ὀνομασθέντα Σατανᾶν υἱόν καί αὐτόν εἶναι τοῦ Θεοῦ καί Πατρός, ὀνομαζόμενον Σαταναήλ, καί πρῶτον τοῦ Υἱοῦ καί Λόγου, καί ἱσχυρότερον, ἅτε πρωτότοκον, ὡς εἶναι τούτους ἀδελφούς ἀλλήλων) (littéralement : C'est la parole du démon, en plus de Satan, appelé Satan, et il est Dieu et Père, appelé Satanel, et d'abord du Fils et de la Parole, et le plus puissant, le premier et le plus important).


Pourquoi évoquer ce désaccord sur la question de savoir lequel des deux fils de Dieu serait supérieur. Pour les bogomiles, la supériorité de Satanaël sur le Christ avant sa chute est prouvée par ses appellations: οἰκονόμος καί δευτερεύων τοῦ Πατρός καί ἐν δεξιά αὐτοῦ καθήμενον ἐπί θρόνου (lit. Se trouve Le père et un bras droit assis sur le trône). De même, dans l’Interrogatio Iohannis, Satan est présenté comme le Seigneur de la création avant sa chute, tandis que le Christ est assis simplement à la droite de son Père (Interrogatio : Et sedebam ego apud patrem meum. Ille erat ordinans virtutes celorum et Ego autem sedebam apud patrem meum. Ipse erat ordinans omnium imitatorum patris)(Trad. : Et je suis assis avec mon père. Il était celui, cependant, qui était assis à côté de mon père, et je commandais aux puissances du ciel. Après l'ordonnateur de toutes choses il était lui-même le père ‘imitateur » de ce monde).

Mais les bogomiles n’étaient pas d’accord entre eux sur ce point : certains soutenaient que Satan était ἰσοδύναμος καί αὐτεξούσιος, alors que d’autres acceptaient la supériorité du Christ en tant que Seigneur des cieux.Saint Naum, disciple de Cyril Saint Naum,

Saint Naum, disciple de Cyrille et Méthode.

Sous l'autorité de Boris Ier favorisa l'institution de la langue slave comme langue liturgique.

Plus tard à Preslav il continua avec l'assentiment de Siméon Ier.

Néanmoins, la supériorité de Satan avant sa chute est certaine. Il était le second après Dieu selon le rang d’honneur. Surveillant la bonne marche de l’univers, il désirait être semblable à Dieu. Il avait tenté d’entraîner à sa suite les autres serviteurs de Dieu, les puissances liturgiques, en leur promettant de les alléger de leur charge.

Contrairement à cette théorie plusieurs sources témoignent que, pour les bogomiles et les cathares, Satan n’était pas le second dans l’ordre divin mais un « simple » archange déchu. S’agit-il d’une contradiction ou du même mythe formulé selon une terminologie différente ?

Pour les cathares modérés, nous savons que Satan était un ange, créature de Dieu qui avait eu pouvoir sur tous les anges. De même, Euthyme Zigabène fait allusion à la nature angélique de Satanaël dans l’enseignement bogomile, affirmant qu’après son emprisonnement dans les entrailles de la terre par le Christ, il perdit la terminaison de son nom (Panopl. Dogm., p. 130: περιελόντα, καί ἐκ τοῦ ὀνόματος αὐτοῦ τό, ἥλ, ὡς ἀγγελικόν).

Charles Puech entrevoit historiquement la chute en s’appuyant sur les travaux d’Euthyme Zigabène : cette chute ontologique de Satanaël est la conséquence de la séduction d’Eve et de son union charnelle avec elle, engendrant Caïn, c’est-à-dire après la création du deuxième ciel. Au contraire, l’Interrogatio Iohannis rapporte que Satanaël fut puni par le Père au moment de sa révolution. Dieu ordonna à Ses serviteurs de dépouiller les anges infidèles de leurs robes, de leurs trônes et de leurs couronnes et en même temps priva Satanaël de sa lumière. Sa face se transforma en un visage d’homme (selon Interrogatio).

Une remarque s’impose à cet égard nous précise Stefanos Drakopoulos : « de toute évidence, les cathares ignorent le nom « Satanaël » et le mythe de la perte de la terminaison –ël, indiquant sa nature divine, à cause de sa chute, un mythe bien connu chez les bogomiles de Byzance. Cependant, si les cathares ignorent la signification de « -ël », plusieurs historiens ont démontré que les bogomiles sont à l’origine de ce mythe ; en conséquence, ceux-ci connaissaient la signification de la perte de l’appartenance à Dieu (-ël). De fait, ce mythe existait bien avant l’apparition au Xème siècle du mouvement bogomile[1].

Nous posions la question « Pourquoi débattre de ce désaccord ? »

La réponse a son importance car voici :

« Nous venons de constater que, tant pour les bogomiles que pour les cathares, Jésus, le fils de Dieu, n’est pas consubstantiel à Lui. Par conséquent, il n’était pas considéré comme un vrai Dieu, attribut exclusif du Père selon les hérétiques » (Dr St. Drakopoulos).


Origine de la philosophie hérétique :


Autre point d’importance au cours des recherches sur « les origines du catharisme ». Le point de départ de la pensée hérétique aurait été la tradition chrétienne, selon laquelle Satan fut un archange, créé par Dieu. Ce n’est qu’à cause de son orgueil qu’il deviendra l’apostat, l’usurpateur du pouvoir divin. Mais, puisque même pour la tradition chrétienne, Satan avait été créé par Dieu en étant le plus intelligent de tous les anges, était-il difficile pour les bogomiles de franchir encore un pas et de l’assimiler ontologiquement à Jésus ? Ce dernier, comme nous l’avons vu, n’était pas Dieu, pourquoi de ne pas devenir un archange, le fameux « Christos– angelos » des gnostiques ? Cette équation ontologique entre Satan et Christ alimenta la théorie concernant la lutte entre eux dans l’histoire humaine.

En vérité, Satan ne fut jamais égal à Dieu mais à Jésus, un fait qui nous permet de classifier le dualisme bogomile-cathare dans sa forme primitive comme modéré.

Mourir à Montségur pour ses croyances...

Des théoriciens du mouvement bogomile dit modéré du 10è siècle démontrent que ceux-ci acceptaient une autre forme de dualisme absolu, semblable à celle des pauliciens : deux écoles différentes du bogomilisme existaient déjà au 10e siècle : la première posait Satanaël comme créateur du monde matériel et de l’homme alors que la seconde soutenait qu’il était un ange déchu (cf. A study of Manichaeism in Bulgaria, New York, 1927, p.40).

Selon C. Puech, il y avait, parmi les Bogomiles des dualistes absolus (chez les adhérents de l’Ecclesia Drugunthiae, les cathares italiens et languedociens) et des dualistes modérés (ceux de l’Ecclesia Bulgaria). Cette diversité d’opinion se réfère en fait à Cosmas le Prêtre, qui indique que chaque hérétique, en raison de l’imagination des hérétiques, attribuait au Diable l’une ou l’autre qualification (cf. Le traité, p. 74).

Il appert que ces sources présupposent l’existence d’une partie plus radicale au sein du bogomilisme, un fait soutenu par plusieurs chercheurs. Ces différentes tendances qui, pour nous existaient indubitablement au sein du bogomilisme, se vérifient dans le très important témoignage de Psellos (De operat. Daemon, p. 122), et se confirme encore à l’ère contemporaine.




Réf. : j’ai copié nombre de passage de la thèse de Stefanos Drakopoulos pour asseoir sans conteste l’immense travail qu’il a fourni et qui nous sert de référence. D’autres textes sont à consulter :

- Les Ecritures Cathares de René Nelli

- Les références citées et placées entre parenthèses dans le présent mémoire

- Les travaux d’Anne Comnème (Alexiade)

- Le Traité de Cosmas

- Le traité des Lettres Slaves de Charbr

- Et pour les curieux, mon travail sur les « Origines du catharisme, tome II » : ‘’Les Amis de Dieu… ‘’.

[1] - Nous retrouvons trace de ce mythe dans les textes suivants :

a)dans la rédaction grecque (Vassiliev, Anecdota graeco-byzantina, I, M., 1893, p. 10-22 (spécialement p. 16) ; et dans une version latine de l’Evangile de Barthélemy qui datent du 9e siècle (Tisserant et Wilmart, « Fragments grecs et latins de l’Évangile de Barthélemy », Revue biblique internationale, X (1913), p.179).

b) dans la rédaction grecque de l’apocryphe Martyre de Saint Paul et Sainte Julienne (Cod. Vaticanus gr. 1671= Parisinus suppl. gr. 241) où Satanaël, après sa chute perdit la terminaison –ël et son essence divine. De plus, la forme du nom Satanaël existe dans plusieurs documents comme :

b1) Ioca Monachorum, rédigé au 8e siècle.

b2) un manuscrit copte, copié en 987 (W. Budge, Miscellaneous Coptic texts in the dialect of Upper Egypt, London, 1915

b3) l’Elucidariu (L’elucidarium et les Lucidaires) ».

12 vues

2018 copyright Eglise Cathare Orientale.

  • Google+ B&W
  • Facebook B&W

Nous suivre :

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now